26
Lorsque les eaux du Nil eurent inondé la vallée, ralentissant considérablement l’activité du pays, Hatchepsout apprit enfin la nouvelle qu’elle désespérait d’entendre. Doua-énéneh courut à sa rencontre un matin où elle allait se baigner dans le lac. Il trébucha en s’arrêtant devant elle, la mine réjouie, et prit le temps de saluer sa souveraine, ce qui eut le don de l’exaspérer au plus haut point, tant était grande son impatience.
— On les a aperçus ! s’écria-t-il. Ils ont quitté le canal pour remonter le fleuve ! Le messager vient juste d’arriver !
Hatchepsout fit aussitôt demi-tour, suivie de ses femmes, et se rendit dans la Salle des Audiences où l’attendait le courrier.
— Dites-moi tout ce que vous savez ! Y a-t-il toujours cinq navires ?
— Oui, Majesté, répondit l’homme.
— Combien de temps leur faudra-t-il pour arriver jusqu’à Thèbes ?
— Disons cinq ou six semaines. Ils semblent lourdement chargés, ce qui les obligera probablement à ralentir avec la montée des eaux.
Un sang nouveau coula enfin dans les veines d’Hatchepsout, incapable de remercier Amon qui souriait, impassible, sur le petit autel de la Salle des Audiences. C’est le nom de Senmout qui lui vint aux lèvres dans sa joie inexprimable.
Elle fit appeler Hapousenb qui se présenta aussitôt, rassuré à la vue de son air radieux. Lorsqu’elle lui fit part des dernières nouvelles, il se sentit soulagé d’un grand poids.
— Qu’Amon en soit remercié ! Y a-t-il des lettres, Majesté ?
— Aucune. Mais nous en aurons certainement d’ici peu ; en attendant, il faut organiser une fête en l’honneur de leur retour, Hapousenb. Nous allons réserver à Senmout un accueil tel qu’aucun pharaon n’en a jamais reçu !
— Je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire, répondit froidement Hapousenb avec un regard lourd de reproches.
— Moi non plus d’ailleurs, mais il se pourrait que le trône échappe à Touthmôsis…
Hapousenb comprit alors clairement où elle voulait en venir.
— Majesté ! dit-il en s’approchant d’elle vivement, je vous en supplie, je vous en implore, vous mon maître divin et mon dieu, oubliez ce projet !
— Et pourquoi ne l’épouserais-je pas ? Il ferait un puissant pharaon.
— Oui, beaucoup trop puissant. Pensez-vous qu’il se contentera de n’en avoir que les titres comme votre époux Touthmôsis ? Tant qu’il est votre bras droit, vous pouvez compter sur sa force, mais dès qu’il sera à la tête du pouvoir, c’est vous qui ne compterez plus pour lui. Touthmôsis ne sera pas long à lever une armée pour reprendre à Senmout ce qu’il estime lui revenir de droit. Nous aurons gagné du temps, mais rien de plus.
— Du temps, murmura-t-elle songeuse. Du temps… Pardonnez-moi, Hapousenb, je cherchais simplement à éviter l’inéluctable, dans un moment de faiblesse.
— Nous ne pourrons rien éviter, Majesté. Nous pouvons à la rigueur différer légèrement ce qui doit arriver. Prolonger ainsi votre supplice ne sied guère à votre perfection divine, si je puis me permettre.
— Vous m’offensez, dit-elle doucement en fermant les yeux, mais c’est vous qui avez raison. Vous avez toujours raison, n’est-ce pas, cher ami ? Je vais être au supplice, n’est-ce pas ? Y suis-je seulement préparée ? Mais oublions le futur, et consacrons-nous au présent tant que nous le pouvons. Vous ferez venir Amon dans sa barque sacrée, et nous accueillerons les navires ensemble ; je crois qu’ils ne vont pas trop tarder.
Hapousenb se demanda si les plans qu’elle avait forgés pour Senmout étaient le fruit des pressions de Touthmôsis ou celui d’un brusque sursaut de révolte. Il n’avait aucune envie de consacrer les dernières années de sa vie à se battre, ce qui serait immanquablement le cas si elle maintenait sa décision. Elle le regarda, pensive, mais Hapousenb préféra changer de sujet.
— Vous avez réalisé là un exploit considérable, dit-il. Aucun pharaon ne pourra jamais faire mieux.
— Si, Touthmôsis, dit-elle en regardant droit devant elle.
Les jours qui suivirent apportèrent leur lot de nouvelles fraîches. Les navires remontaient péniblement le fleuve quand Hatchepsout reçut une dépêche portant le sceau de Senmout. Il s’adressait à elle en termes courtois et respectueux, ceux d’un sujet à son seigneur ; aucun accent affectueux ne venait animer ces tristes pages. Hatchepsout avait oublié que Senmout ignorait tout des événements survenus depuis son départ, à peine savait-il qu’elle était prisonnière et Touthmôsis roi en puissance. Hatchepsout rangea la lettre en songeant au bord des larmes à tout ce temps perdu. Une autre dépêche arriva aussitôt de Gaza ; elle la parcourut en souriant peu à peu, puis se mit à rire nerveusement. Touthmôsis lui apprenait la prise de Gaza et son retour au palais.
La nuit qui précéda le retour des navires, Hatchepsout crut qu’elle n’allait jamais réussir à s’endormir ; et pourtant, elle sombra dans un sommeil profond et sans rêves. Elle s’éveilla aux premiers rayons du soleil et aux chants des prêtres, plus détendue et joyeuse que jamais. Elle chargea Hapousenb d’accomplir ses dévotions à sa place pour pouvoir se préparer à accueillir l’homme qui, à ses yeux, revenait d’entre les morts. Elle choisit de mettre un pagne court, un casque doré et des sandales ornées de perles, d’améthyste et de cornaline, para son cou et ses bras, ses mains et ses chevilles de turquoises, d’or et de jaspe. Le palais lui aussi semblait émerger de sa torpeur. La foule commençait déjà à quitter la ville, dans les rires et les cris, pour gagner les environs du port. Les fleurs jonchaient le chemin du débarcadère au palais ; les oriflammes claquaient en haut de leurs mâts, au pied desquels les Braves du Roi, en tenue de parade, graves et imperturbables, observaient attentivement toutes les allées et venues.
Un silence respectueux s’abattit sur la foule au passage de la litière du dieu Amon et du pharaon qui marchait à ses côtés en souriant, la tête haute, les symboles de son pouvoir croisés sur la poitrine. Le silence se fit encore plus profond au passage des nobles dont les hauts faits légendaires hantaient toutes les mémoires depuis de longues années. Mais il flottait également dans l’air un étrange sentiment de tristesse mêlé à l’allégresse ambiante ; puis le désenchantement se dissipa et les acclamations reprirent de plus belle, accompagnant Hatchepsout et sa suite jusqu’au fleuve.
Elle s’assit, entourée de toute sa cour et scruta les eaux brunes. Le tumulte se mua progressivement en un calme impressionnant. Tous les visages étaient tournés vers le nord, comme ensorcelés, et chacun conserva la plus parfaite immobilité pendant une heure entière.
Soudain, quelqu’un pointa son doigt vers la rive en poussant un cri. Hatchepsout se leva aussitôt, quelque peu étourdie par les émotions contradictoires qui l’assaillaient. Ils arrivaient, en suivant lentement le méandre du fleuve, les rames se levant et s’abaissant en rythme, les voiles gonflées par le vent du nord. Le pont des navires était couvert de petites silhouettes noires qui s’agitaient en poussant des cris stridents à peine perceptibles par la foule en effervescence. Hatchepsout serra violemment la crosse et le fléau contre son cœur. Au fur et à mesure que les bateaux approchaient, elle put distinguer deux silhouettes immobiles à la proue du navire de tête. Elle ne les quitta plus des yeux. Lorsque les remous du fleuve se furent apaisés et les rames abaissées, les cris des marins furent couverts par une assourdissante ovation.
Après un instant d’attente qui lui parut une éternité, elle croisa enfin son regard ferme et chaleureux. Ils se regardèrent passionnément, sans un geste ni un mot, tandis que la distance qui les séparait diminuait rapidement. Ils se sourirent et Hatchepsout lui tendit les bras. L’encens s’éleva triomphalement vers les cieux, avec le chant des prêtres et les acclamations de la foule.
— Thèbes et l’Égypte entière vous saluent, princes et guerriers ! s’écria-t-elle lorsque le navire de tête toucha quai.
La passerelle fut descendue. Les autres navires, chargés à ras bord de magnifiques présents, accostèrent ensuite sous les regards admiratifs de la foule. Mais Hatchepsout n’avait d’yeux que pour Senmout. Il marcha vers elle, accompagné de Néhési, et tous deux se prosternèrent à ses pieds sur les pierres chaudes du quai. Puis ils se relevèrent et restèrent un long moment à se regarder.
Il n’avait pas changé. Peut-être avait-il l’air plus jeune et en meilleure forme qu’à son départ. Son regard était clair, sans nulle trace de fatigue ; les quelques rides qui s’étaient formées autour de son nez et de sa bouche avaient disparu ; son corps avait retrouvé sa force et sa fermeté première. Néhési n’avait pas beaucoup changé non plus ; son visage s’était quelque peu durci, mais sa lourde silhouette semblait s’être assouplie. Il la salua avec le même respect tranquille, toujours aussi indifférent à l’égard de la populace bruyante et des courtisans serviles.
— Des présents pour Amon et pour vous-même, Majesté, dit Senmout en montrant le pont des bateaux. (Elle lui sourit à nouveau, heureuse d’entendre la douceur de sa voix, avant de se retourner vers les navires. Un dais avait été dressé sur chaque pont, à l’abri duquel de jeunes balsamiers transportés dans leur terre d’origine agitaient doucement leurs frêles branches.) Voici les balsamiers de votre vallée sacrée, ajouta Senmout, et de la myrrhe prête à servir de parfum et d’encens.
— Les arbres à oliban que désirait Amon, murmura Hatchepsout impatiente d’ouvrir les bras à Senmout. Quelles merveilles, Senmout ! Faites-les décharger sur-le-champ pour que les jardiniers puissent les replanter au plus vite. Il leur faudra beaucoup d’eau. Combien y en a-t-il ?
— Trente et un. Nous avons également rapporté du bétail, beaucoup d’or et d’autres objets précieux.
Ils restèrent un moment à observer le déchargement des arbres, puis Amon fut reconduit dans son sanctuaire et Hatchepsout reprit avec sa cour le chemin du palais. Elle prit place sur le trône, dans la Salle des Audiences, les nobles autour d’elle, pour recevoir le tribut. Senmout et Néhési se tenaient de chaque côté du trône doré, et assistaient calmement à la présentation des cadeaux, déposés un à un à ses pieds. Les sacs de myrrhe arrivèrent les premiers, emplissant la salle de leur lourd parfum. Tahouti et ses scribes les pesèrent et inscrivirent leur poids sur leurs registres.
Aset et Méryet, impressionnées malgré elles par cette abondance de richesses, assistaient à la cérémonie du fond de la salle. Elles n’avaient pas cru un seul instant au retour de Senmout ; à vrai dire, elles avaient souhaité de tout leur cœur qu’il ne revînt jamais pour qu’Hatchepsout perde la face de façon définitive et irrévocable.
L’or était aussi abondant au Pount qu’en Égypte ; et Tahouti surveilla d’un air indifférent le partage et le compte des innombrables pépites, des sacs et des anneaux d’or, divisés en deux parts égales, l’une pour Amon, l’autre pour le trésor royal.
— Il y a beaucoup d’anneaux d’or, Majesté, dit Néhési en se penchant vers Hatchepsout. Le peuple du Pount a coutume de les porter aux jambes. Vous allez le constater par vous-même dans un instant, lorsque entreront sept chefs et leurs familles qui ont désiré nous accompagner. Ils veulent manifester à Votre Majesté leur joie d’être de nouveau réunis à l’Égypte et faire vœu de paix et de prospérité entre nos deux pays.
Hatchepsout sourit à ce ton ironique, sans croire un instant que les chefs de Pount soient venus de leur propre gré.
L’or fut placé à sa droite pendant que d’autres serviteurs se prosternaient, apportant des défenses d’éléphant ou titubant sous le poids des billes d’ébène. De nombreux esclaves attendaient encore à leur suite, croulant sous un amoncellement de peaux de bêtes les plus diverses : des peaux de panthère et de léopard pour les prêtres, entre autres. Hatchepsout mit un moment avant de se rendre compte que ces peaux n’appartenaient pas toutes à des animaux morts ; douze gardiens de son zoo vinrent se prosterner à ses pieds avec la plus grande difficulté, car ils tenaient en laisse des chiens, des singes et des babouins hurlants et glapissants. On lui amena une splendide bête, à la démarche royale et au regard froid et fixe : un guépard. Il se coucha sur le flanc et se mit à se lécher délicatement les pattes. Senmout lui apprit qu’il s’agissait là d’un présent personnel que lui avait destiné Parihou, le plus grand des chefs de Pount. C’était un guépard de chasse, extrêmement rapide et efficace. Elle le tira par sa chaîne d’or et lui fit monter les marches du trône. L’animal se coucha à ses pieds.
La présentation des tributs se poursuivit et la liste des présents s’allongea indéfiniment. Néhési lui avait rapporté un choix de fleurs et de plantes étranges pour agrémenter les parterres des jardins.
À la fin de la cérémonie, les sept chefs de Pount lui furent présentés. Elle fut étonnée de leur ressemblance avec les Égyptiens ; ils avaient la peau claire, de longs cheveux noirs et la taille mince. Comme le lui avait annoncé Néhési, ils portaient de lourds anneaux d’or superposés de la cheville à la cuisse. Les hommes, les femmes et les enfants étaient vêtus de pagnes courts semblables à celui d’Hatchepsout. Elle les salua avec tout le respect dû aux habitants du pays des dieux en formulant le souhait que la paix règne entre leurs deux pays comme par le passé. Ils l’écoutèrent impassibles, les yeux rivés sur son visage peint. Puis, l’un des hommes s’avança et la remercia précipitamment d’une voix brisée.
Hatchepsout l’interrompit d’un geste. Elle venait de comprendre ce qu’ils redoutaient tous.
— Vous êtes les bienvenus au palais, leur déclara-t-elle, et j’ai fait préparer un grand festin en votre honneur. Mais je vois bien que vous n’êtes pas rassurés ; vous craignez de ne jamais revoir votre pays. Eh bien, je vous fais la promesse suivante : vous resterez en Égypte aussi longtemps que vous le désirerez, mais dès que vous le voudrez, je vous ferai reconduire à Ta-Neter avec une escorte et de nombreux présents. Je vous le jure en mon nom, roi et pharaon d’Égypte.
Les Pountites soulagés se remirent à parler entre eux dans leur étrange dialecte, et Hatchepsout se leva.
— Allons au temple remercier Amon et lui présenter son tribut, dit-elle.
Pour la première fois depuis ces deux longues années d’attente, Hatchepsout parvint à dire ses prières. Elle le fit avec ferveur, prosternée sur le sol, puis debout en s’adressant au dieu.
— J’ai écouté la requête de mon père Amon ; il m’a priée de planter les arbres à oliban du pays des dieux autour de son temple et dans ses jardins. Je n’ai pas négligé de le satisfaire. (Sa voix claire et nette s’élevait avec force et arrogance.) Il m’a désignée comme son élue, et je sais ce qu’il aime. (Puis elle lui lut la liste des nombreux présents, et lui rendit un dernier hommage en s’agenouillant sur le sol froid.)
La voix de l’oracle surgit soudain de derrière le dieu.
— Le dieu vous remercie. Fille de sa chair et Roi d’Égypte. Le Pount est venu à l’Égypte et Amon est content.
À la fin de la cérémonie, l’assemblée se dispersa pour aller faire la sieste, mais Hatchepsout se rendit dans le jardin avec Senmout. Ils s’installèrent à l’ombre d’un large sycomore tout en gardant une étrange réserve. Ils restèrent un long moment étroitement enlacés, sans réussir à se regarder dans les yeux.
— Parle-moi du Pount, lui demanda tout à coup Hatchepsout. J’ai tant rêvé tous ces derniers mois de ces lieux que je ne verrai jamais !
Hapousenb avait pris Senmout à part avant d’entrer dans la Salle des Audiences pour le mettre au courant de la mort de sa jeune pupille et des pressions de Touthmôsis. Il se trouvait encore sous le choc de ces nouvelles, et en remarquant une nuance de nostalgie et de fatalisme dans le ton d’Hatchepsout, il mesura les blessures que lui avait infligées le destin qui semblait, lui, l’avoir épargné. Il préféra donc ne pas parler de Néféroura, ce dont Hatchepsout lui sut gré.
— Après avoir quitté le canal des Pharaons, nous avons longé de longs mois la côte en direction du sud. Et au moment où nous commencions à désespérer de découvrir le Pount, nous jetâmes l’ancre une nuit et fûmes accueilli par Parihou. Nos armes l’effrayèrent mais nous parvînmes à le rassurer ; et finalement, c’est Parihou qui crut que nous étions tombés du ciel !
Hatchepsout rit faiblement, la gorge serrée par le bonheur de sentir à nouveau sa chaude présence à ses côtés, puis elle fondit en larmes. Senmout la serra plus fort contre lui et reprit son récit, la laissant pleurer tout son soûl, en lui caressant les cheveux de temps à autre. Il parla ainsi jusqu’au soir, faisant tout son possible pour la distraire enfin des sombres pensées qui l’agitaient. Il la sentit se détendre peu à peu, puis, lorsqu’il fut à court d’anecdotes, elle posa tendrement sa tête sur son épaule en poussant un profond soupir. Il s’aperçut qu’elle dormait et déposa un doux baiser sur ses yeux, en s’adossant à l’arbre sans relâcher son étreinte. Les événements qui avaient marqué sa vie défilèrent lentement devant lui, nimbés d’une lumière à jamais perdue.
Hatchepsout dormit blottie contre Senmout jusqu’à ce que les trompettes du temple sonnent la venue de la nuit. Elle s’éveilla en sursaut sans comprendre où elle se trouvait et reconnut celui qu’elle aimait par-dessus tout.
Ce fut une nuit très étrange où l’enchantement des temps révolus sembla renaître dans le vaste palais illuminé, comme à l’époque où Touthmôsis n’était qu’un enfant et où les fêtes d’Hatchepsout duraient jusqu’à l’aube. Mais l’impression fugitive que cette somptueuse cour brillait pour la dernière fois de tous ses feux n’échappa à personne. Les invités et les serviteurs se pressaient dans les salles embaumées de myrrhe. L’air parfumé résonnait de leurs rires et de leurs voix, mêlés au bruissement de leurs somptueux habits de cérémonie et au cliquetis des perles de leurs sandales.
Une folle gaieté semblait régner dans la petite assemblée réunie sous le dais. Les conversations ponctuées d’éclats de rire allaient bon train parmi l’incessant va-et-vient des esclaves chargés de plateaux où fumaient, entre les guirlandes de fleurs, les mets les plus exquis.
Hatchepsout elle aussi sentit que cette fête serait la dernière. Elle se vêtit aussi somptueusement et soigneusement que pour aller au-devant de la mort. Elle décida de porter la double couronne, tout en se demandant si Nofret aurait encore l’occasion de la lui poser sur la tête, son collier royal en or massif et le lourd pectoral de son couronnement où brillait l’œil d’Horus. Ses sandales étaient en cuir rouge, ornées de fleurs de lotus d’or rouge, et son pagne chargé de petites perles d’or.
Elle prit place parmi les hommes qui avaient constitué le plus puissant parti d’Égypte au cours des vingt dernières années : son bien-aimé Senmout, vêtu comme un prince, qui la dévorait du regard ; Néhési le Noir, général et chancelier, qui portait de nouveau à la ceinture le grand Sceau royal ; le calme Hapousenb dans son habit de prêtre, qui se rinçait délicatement les doigts ; Tahouti, qui semblait encore préoccupé par la longue liste des tributs qu’il venait de dresser ; Ouser-Amon aux yeux noirs et rieurs, qui, la mine réjouie, racontait une plaisanterie à Menkh en gesticulant ; le mystérieux Pouamra qui mangeait du bout des dents, l’air songeur, entouré de ses chats ; Inebny le Juste, en grande discussion avec le vice-roi de Basse-Égypte, penchés l’un vers l’autre et indifférents au brouhaha du festin ; Doua-énéneh, placé sur le premier degré de l’estrade, qui mangeait de bon appétit en regardant évoluer les danseuses nues ; le courtois Ipouyemré, son second prophète, puis Amon-hotep ; le puissant Senmen ; Amounophis, son majordome. Des noms, des visages entrés dans l’histoire, l’histoire vivante de son pays ; des voix qui bientôt se tairaient, des cerveaux agiles appelés à se dessécher, des vies qui, telles les feuilles mortes, disparaîtraient englouties dans le fleuve… Hatchepsout pensait à chacun d’eux en vidant de nombreuses coupes de vin, toujours renouvelées.
Ta-kha’et était assise parmi les princesses et les épouses des nobles, un chat gris blotti sur ses genoux. Elle avait terminé de manger et regardait fixement Senmout. Il était venu la voir avant de s’habiller pour le festin et elle s’était jetée dans ses bras en pleurant. Il lui avait apporté de nombreux présents et avait passé un long moment à boire de la bière et à bavarder avec elle ; mais elle savait qu’une fois encore elle passerait la nuit seule, comme toutes les autres nuits. Elle ne se permit aucune plainte ; il était enfin de retour et ils pourraient de nouveau jouer ensemble aux dames ou aux échecs pendant de longs après-midi.
Le vin coulait à flots, les musiciens faisaient entendre leurs mélodieux accords et le fils d’Ipouky chanta le récit de l’expédition de Pount. La lune pâlissait déjà dans le ciel lorsque les clameurs décrurent peu à peu. Les invités s’étaient égaillés dans tout le palais, dans les jardins et même au temple, leurs cris de joie, leurs acclamations et leurs rires sonores portant loin dans la nuit.
Hatchepsout se grisait elle aussi de rires et de vin, tandis que les années se dissolvaient en mois, les mois en jours ; puis les jours en minutes et les minutes en secondes, plus importantes, plus belles et plus éternelles que tout l’or du trésor royal.
Enfin, elle lança un regard à Senmout. Ils quittèrent le tumulte de la salle, se frayant un chemin à travers les jardins, pour se rendre dans leurs appartements où la lueur de la lune baignait leur couche. Hatchepsout poussa un profond soupir en déposant la double couronne dans son coffret. Senmout allait allumer la veilleuse quand elle le retint par le bras en l’enlaçant. Les longues années de séparation s’évanouirent sous leurs baisers. Ils se caressèrent lentement dans l’obscurité et le silence de la pièce, redécouvrant les trésors cachés de leurs corps, avides de fêter leurs retrouvailles. Les murailles de la royauté s’écroulaient une à une. Les mots se révélaient inutiles ; leurs mains, leurs lèvres et leurs corps parfumés évoquaient à leur place l’amour et la mort, la conquête et la perte des royaumes, la splendeur du soleil et la joie infinie de la vie. Puis, étendus côte à côte sur la douce fourrure, ils comprirent qu’un tel moment ne reviendrait jamais plus. Seules les ténèbres s’ouvraient devant eux.
Ils somnolèrent quelque temps, tandis que la lointaine rumeur du départ des invités, quelques cris isolés, la course précipitée des pieds nus des esclaves leur parvenaient confusément.
Hatchepsout se dressa sur le coude, caressant tendrement la poitrine de Senmout.
— Senmout, as-tu réalisé tous les désirs qui étaient les tiens le jour où je t’ai fait venir près du lac ? N’y a-t-il rien d’autre que tu veuilles avant… avant…
Elle ne put se résoudre à dire : « avant la fin. »
Il lui sourit :
— Absolument rien, Hatchepsout. J’ai reçu beaucoup plus que ce que je pouvais espérer à l’époque.
— Si à présent je te demandais en mariage, repousserais-tu ma requête ?
Il se redressa brusquement en la regardant. Elle releva la tête d’un air de défi.
— Où veux-tu en venir ? lui demanda-t-il.
Elle se leva et courut à sa table.
— À ceci, dit-elle en brandissant la double couronne. Pour toi !
Il resta un long moment silencieux à la regarder, interloqué par sa proposition. Une voix en lui l’incitait à accepter la couronne. Ne l’avait-il pas amplement méritée ? Mais d’autres pensées se bousculèrent dans son esprit troublé, et il laissa échapper la chance de sa vie.
— Non, très chère sœur, non, dit-il. Je me connais, et je commence aussi à connaître l’insondable abîme de ton cœur. M’aurais-tu offert la couronne sans les harcèlements de Touthmôsis ? Imagine un instant que j’accepte, que je devienne pharaon, le pharaon Senmout Ier… Touthmôsis engagera alors les hostilités et je me verrai obligé de défendre un pays qui ne m’aura pas accepté. As-tu l’intention de faire durer ta gloire à mes dépens ? Vas-tu te servir aussi de moi, après tout ce que nous avons vécu ensemble ?
Elle jeta la couronne sur la table et se cacha le visage dans les mains.
— Mais je t’aime ! Je t’aime ! C’est tout ce que je sais ! s’écria-t-elle en sanglotant. Je ne veux pas mourir maintenant, ni jamais d’ailleurs ! Je ne veux pas te quitter, ni l’Égypte ni ceux qui ont contribué au bonheur de ma vie ! Oh ! Donne-moi ta force, mon bien-aimé !
Il s’approcha d’elle et sans un mot s’efforça désespérément de dissiper les sinistres fantômes de l’éternité.